Les Enquêtes d’Atelier Arianne Enquête – Identification d’une poupée Bella Ref. 220/8 (cheveux mohair)

(Demande d’identification formulée par Solène)
Cette poupée appartient à Madame Solène, qui m’a sollicitée afin de confirmer son identification et, surtout, de comprendre si la boîte correspondait réellement au modèle.
À première vue, il s’agissait d’une belle poupée des années 50, soigneusement conservée, avec sa robe d’origine et sa boîte.
Mais très rapidement, certains éléments ont attiré l’attention.
Elle ne correspondait ni totalement aux premières Bella du début des années 50, ni complètement aux versions plus tardives dites « Gros Cuisse » que l’on connaît bien.
Sa morphologie semblait intermédiaire.
Son corps en carton travaillé contrastait avec la référence numérotée 220/8.
Sa perruque en mohair correspondait parfaitement à l’inscription de la boîte.
Et pourtant, certains détails la distinguaient des modèles documentés les plus courants.
C’est précisément ce type de poupée qui devient passionnant à étudier.
Non pas parce qu’elle est rare au sens spectaculaire du terme,
mais parce qu’elle éclaire une période de transition industrielle souvent moins visible dans les archives.
Certaines poupées ne sont pas seulement destinées à être admirées.
Elles sont les témoins d’un moment charnière dans l’histoire d’une manufacture.
Et celle-ci en fait partie….
La boîte : un élément déterminant
La boîte porte l’inscription imprimée d’origine :
Ref. 220/8 – cheveux mohair
Il ne s’agit pas d’un ajout ultérieur : l’impression est industrielle.
On observe également la mention manuscrite au crayon :
“bleu”, correspondant exactement à la robe bleue portée par la poupée.
Dans les années 50, il était courant chez Bella d’imprimer une référence générale, puis d’indiquer la couleur au crayon en magasin ou en stock.
La boîte :
- correspond parfaitement aux dimensions de la poupée,
- ne présente aucune trace d’adaptation secondaire,
- mentionne “cheveux mohair”, cohérent avec la perruque observée.
Conclusion : la boîte est d’origine et correspond à la poupée.
Caractéristiques générales
Taille : 38 cm
Dimension compatible avec les références 220/7–220/8 mentionnées pour des modèles d’environ 38–40 cm.
La tête
- Yeux dormeurs
- Deux petites dents visibles
- Absence de marquage en relief
- Matière : plastique dur (non rhodoïd)
Pourquoi ce n’est pas du rhodoïd ?
Le rhodoïd :
- est légèrement translucide
- dégage une odeur de camphre
- est plus fin et plus fragile
Ici :
- matière dense
- aucune odeur caractéristique
- structure plus massive
Il s’agit donc d’un plastique précoce ou matériau de transition.
La perruque
- Fixée sur calotte en résille
- Fibre mohair authentique
- Correspondance parfaite avec la mention “cheveux mohair”
Dans les années 50, le mohair désignait une version qualitative supérieure.
La robe et la lingerie
La robe :
- ample et froncée
- col Claudine / Peter Pan
- esthétique “petite fille modèle”
La petite culotte/jupon observée apparaît également sur d’autres modèles du milieu des années 50.
Ensemble cohérent et d’origine.
Le col Claudine : indice stylistique déterminant
Ce col arrondi, doux et symétrique est typique de la mode enfantine 1945–1955.
Dans la seconde moitié des années 50, les robes deviennent plus structurées, plus modernes.
Ici, le col conserve une simplicité élégante propre à la période de transition.
Les détails textiles sont des marqueurs chronologiques fiables lorsqu’ils sont analysés avec la morphologie.
Morphologie et jambes
Les jambes sont pleines mais pas encore “hyper gonflées”.
Les genoux sont modelés avec douceur.
La silhouette reste équilibrée.
Analyse proportionnelle – Visage et volume des cuisses
Positionnement morphologique dans la série 220
Analyse du visage
Largeur du visage (pommettes)
Phase pré-220 (1951–1954)
- Largeur modérée
- Pommettes présentes mais non dominantes
- Ligne latérale encore relativement droite
Notre exemplaire (phase transition 1954–1956)
- Pommettes légèrement plus développées
- Volume accru par rapport aux modèles antérieurs
- Mais encore absence de débordement latéral massif
220 stabilisée (1957–1959)
- Pommettes très larges
- Volume latéral très marqué
- Impression de rondeur globale du visage
Notre poupée se situe exactement entre les deux extrêmes.
Rapport front / joues / menton
Dans les modèles tardifs :
- Les joues occupent visuellement plus de 50 % du volume facial.
- Le menton devient plus discret, arrondi.
Sur notre exemplaire :
- Le front reste proportionnellement visible.
- Les joues ne dominent pas encore entièrement la structure.
- Le menton conserve une légère définition.
Cela confirme une morphologie intermédiaire.
Analyse proportionnelle des cuisses
Largeur cuisse / largeur mollet
Modèles tardifs 220 (Gros Cuisse)
- Largeur de la cuisse très supérieure au mollet
- Transition très douce et bombée
- Genoux fortement marqués
Notre exemplaire
- Cuisse plus pleine que les modèles antérieurs
- Mais différence cuisse/mollet encore modérée
- Genou modelé sans excès
Visuellement, la cuisse n’écrase pas la silhouette.
Rapport haut du corps / bas du corps
Dans la version stabilisée :
- Le bas du corps devient dominant.
- L’œil est attiré par les jambes massives.
Sur notre poupée :
- La silhouette reste équilibrée.
- Le volume inférieur n’a pas encore pris le dessus.
Cela confirme une étape intermédiaire dans l’évolution
Analyse proportionnelle – Visage et volume des cuisses
| Élément | Pré-220 | Notre exemplaire | 220 stabilisée |
|---|---|---|---|
| Largeur des joues | Modérée | Intermédiaire | Très large |
| Volume facial | Structuré | Adouci | Très rond |
| Largeur des cuisses | Proportionnée | Plus pleine | Massivement développée |
| Dominance visuelle | Équilibrée | Équilibrée | Bas du corps dominant |
Notre poupée se situe clairement dans la phase intermédiaire.
Analyse du moule – Influence dite “Paredes”
Les références 220/7–220/8 sont parfois associées à un moule dit “Paredes”.
Caractéristiques :
- Visage légèrement allongé
- Pommettes modérées
- Bouche fine avec deux dents
- Expression plus délicate
Notre exemplaire correspond à ce type morphologique antérieur à la version pleinement stabilisée.
La numérotation commerciale peut évoluer plus vite que les moules.
Schéma explicatif de l’évolution morphologique
Phase 1 (1951–1954)
- Corps carton travaillé fréquent
- Morphologie équilibrée
Phase 2 (1954–1956) – Transition
- Référence 220
- Corps parfois encore carton travaillé
- Morphologie intermédiaire
Phase 3 (1957–1959)
- Corps alkatène
- Marquage en relief
- Gros Cuisse pleinement développé
Notre poupée appartient à la phase 2.
Encadré explicatif – La notion de « Gros Cuisse »
Le terme « Gros Cuisse » est une désignation de collectionneurs.
Il correspond à :
- Cuisses très développées
- Genoux fortement arrondis
- Bas du corps dominant
- Visage très rond
Cette morphologie apparaît progressivement.
Notre exemplaire illustre l’émergence de cette évolution, non sa version finale.
Le corps : carton travaillé
Le corps est en carton travaillé, monté sur élastiques.
Dans les années 1954–1956 :
- les matériaux se chevauchent
- les stocks sont encore utilisés
- la production évolue progressivement
Il est plausible qu’une première génération 220 ait encore utilisé ce corps.
Une poupée charnière dans l’histoire Bella
Ce qui rend cette poupée intéressante n’est pas seulement sa référence 220/8.
Elle combine :
✔ Construction héritée de la génération précédente
✔ Numérotation commerciale déjà structurée
Elle se situe dans le moment où Bella passe d’une production évolutive à une standardisation industrielle.
Elle n’est pas un prototype.
Elle n’est pas une anomalie.
Elle est le reflet d’un moment précis où tradition et modernité coexistent.
Encadré explicatif
La notion de « Gros Cuisse » chez Bella : apparition et évolution
Le terme « Gros Cuisse » n’est pas une appellation officielle d’usine, mais une désignation employée par les collectionneurs pour qualifier un type morphologique bien spécifique développé par Bella dans la seconde moitié des années 1950.
Ce que désigne réellement « Gros Cuisse »
Il ne s’agit pas seulement de cuisses larges.
Le type « Gros Cuisse » correspond à une combinaison morphologique complète :
- Cuisses très développées, visuellement dominantes
- Genoux fortement arrondis
- Transition cuisse/mollet très adoucie
- Bas du corps plus massif que le buste
- Visage plus rond, plus “bébé”, avec pommettes très pleines
C’est une silhouette globale, et non un simple détail anatomique.
Une évolution progressive, non brutale
Contrairement à une idée répandue, le type « Gros Cuisse » n’apparaît pas soudainement.
Son développement est progressif :
- Début des années 50
Silhouette équilibrée, proportions encore relativement classiques. - Milieu des années 50
Les cuisses commencent à s’élargir.
Les volumes s’adoucissent.
Les formes deviennent plus pulpeuses.
→ Phase de transition. - Fin des années 50
Morphologie pleinement stabilisée.
Les cuisses deviennent l’élément dominant de la silhouette.
Le type « Gros Cuisse » est alors pleinement identifiable.
Où se situe notre poupée ?
Notre exemplaire :
- présente des cuisses plus pleines que les modèles antérieurs,
- mais pas encore massives,
- conserve un équilibre visuel entre haut et bas du corps,
- affiche une morphologie intermédiaire.
Elle ne correspond pas à la phase stabilisée du « Gros Cuisse »,
mais à son émergence progressive.
Pourquoi cette précision est importante
Beaucoup d’identifications reposent sur une vision figée du type « Gros Cuisse ».
Or, l’histoire industrielle n’est jamais binaire.
Les formes évoluent.
Les moules sont modifiés progressivement.
Les générations se chevauchent.
Comprendre cette évolution permet de replacer correctement les modèles de transition, comme cette Bella Ref. 220/8, dans leur contexte réel.
Conclusion finale
Cette poupée est très probablement :
Bella – Ref. 220/8 – cheveux mohair
Première série de production
Période de transition (env. 1954–1956)
Un témoignage rare d’un moment charnière dans l’histoire de Bella.
Si vous possédez un modèle similaire (220/7 ou 220/8 avec corps carton travaillé), partagez vos photos : chaque exemplaire enrichit la compréhension de cette période encore partiellement documentée.
Très belle soirée à toutes et à tous
Dorothée – Atelier Arianne – clinique et musée de poupées






















